« La grand route de Sibérie est la plus grande et apparemment la plus affreuse route du monde. [...] la terre tarde à sécher, on ne trouve aucune voie de détour, il faut bon gré mal gré rouler sur la route. Et c'est pourquoi les voyageurs attendent d'avoir dépassé Tomsk pour grogner et collaborer avec zèle à la rédaction de réclamations. Messieurs les fonctionnaires lisent leurs plaintes avec grand soin et écrivent au-dessus de chacune d'elles : "Ne pas donner suite." À quoi bon écrire ces mots ? Les fonctionnaires chinois emploieraient depuis beau temps un tampon.
[...]
Les postiers sibériens sont des martyrs. Ils ont à porter une lourde croix. Ce sont des héros que la patrie s'acharne à ne pas reconnaître. Ils travaillent dur, se battent avec la nature plus que personne, connaissent parfois des souffrances insupportables, mais on les licencie, les dégrade et les met à l'amende plus souvent qu'on ne les récompense. Savez-vous combien ils touchent et avez-vous jamais vu de votre vie un postier médaillé ? Il se peut qu'ils soient bien plus utiles que les gens qui écrivent "Ne pas donner suite", mais voyez comme ils sont effrayés, abattus, timorés en votre présence.
[...]
La boue liquide où s'enlisent les roues alterne avec les mottes de terre sèche et les ornières ; des pontons et des ponts engloutis dans le purin ne laissent plus voir, comme si c'étaient leurs côtes, que des poutres qui vous mettent le cœur à l'envers et brisent les essieux des voitures...
[...]
La route y est effectivement abominable.
Figurez-vous une large saignée le long de laquelle s'étirent des remblais de quelque huit mètres de large, faits de glaise et de détritus, c'est la grand route.
Le long du remblai s'étirent des ornières, qui s'entrecroisent avec une foule d'ornières transversales.
Tantôt deux roues de droite s'enfoncent dans une ornière profonde tandis que celles de gauche sont au sommet des montagnes, tantôt deux roues s'embourbent tandis qu'une troisième est sur un sommet et que la quatrième tourne à vide... Le break adopte un millier de positions pendant que vous vous tenez soit la tête soit les flancs, faisant force courbettes dans tous les sens et vous mordant la langue, et que vos bagages, vos valises et vos caisses se mutinent, s'entassent les uns sur les autres et sur vous-même.
Si quelqu'un nous observait à distance, il dirait qu'il a affaire à des fous et non à des voyageurs.
[...]
La route est dure, dure, mais le devient encore plus quand on se dit que cette bande de terre affreuse et cabossée, frappée de variole, est presque la seule artère unissant l'Asie à l'Europe ! Et c'est par cette artère, prétend-on, que la civilisation afflue en Sibérie ! Oh oui, on parle, on parle beaucoup, mais si nous étions entendus par les cochers, les postiers ou bien ces paysans-ci, trempés, crottés, embourbés jusqu'aux genoux devant leur voiture chargée de thé destiné à l'Europe, que penseraient-ils de l'Europe et de sa sincérité !
[...]
On dit que dans les villes et les bourgs qui jalonnent la grande route de Sibérie vivent des gens qui sont salariés pour réparer la route. Si c'est vrai, il faudrait augmenter leur salaire pour qu'ils ne se donnent pas la peine de faire ces réparations, car leurs travaux rendent la route de plus en plus mauvaise.
[...]
Il y a peu de sujet d'espérer que Kozoulka cesse un jour de briser les roues et les essieux. Les fonctionnaires sibériens n'ont jamais connu rien de meilleur de leur vie ; celle qui existe leur plaît telle qu'elle est, quant aux registres de réclamations, aux courriers et aux critiques des voyageurs, ils sont aussi inutiles à l'état des routes que l'argent affecté à leur réparation.»
Anton Pavlovitch Tchekhov, L'Amour est une région bien intéressante, Correspondance et Notes de Sibérie, mai 1890.
Les postiers sibériens sont des martyrs. Ils ont à porter une lourde croix. Ce sont des héros que la patrie s'acharne à ne pas reconnaître. Ils travaillent dur, se battent avec la nature plus que personne, connaissent parfois des souffrances insupportables, mais on les licencie, les dégrade et les met à l'amende plus souvent qu'on ne les récompense. Savez-vous combien ils touchent et avez-vous jamais vu de votre vie un postier médaillé ? Il se peut qu'ils soient bien plus utiles que les gens qui écrivent "Ne pas donner suite", mais voyez comme ils sont effrayés, abattus, timorés en votre présence.
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La boue liquide où s'enlisent les roues alterne avec les mottes de terre sèche et les ornières ; des pontons et des ponts engloutis dans le purin ne laissent plus voir, comme si c'étaient leurs côtes, que des poutres qui vous mettent le cœur à l'envers et brisent les essieux des voitures...
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La route y est effectivement abominable.
Figurez-vous une large saignée le long de laquelle s'étirent des remblais de quelque huit mètres de large, faits de glaise et de détritus, c'est la grand route.
Le long du remblai s'étirent des ornières, qui s'entrecroisent avec une foule d'ornières transversales.
Tantôt deux roues de droite s'enfoncent dans une ornière profonde tandis que celles de gauche sont au sommet des montagnes, tantôt deux roues s'embourbent tandis qu'une troisième est sur un sommet et que la quatrième tourne à vide... Le break adopte un millier de positions pendant que vous vous tenez soit la tête soit les flancs, faisant force courbettes dans tous les sens et vous mordant la langue, et que vos bagages, vos valises et vos caisses se mutinent, s'entassent les uns sur les autres et sur vous-même.
Si quelqu'un nous observait à distance, il dirait qu'il a affaire à des fous et non à des voyageurs.
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La route est dure, dure, mais le devient encore plus quand on se dit que cette bande de terre affreuse et cabossée, frappée de variole, est presque la seule artère unissant l'Asie à l'Europe ! Et c'est par cette artère, prétend-on, que la civilisation afflue en Sibérie ! Oh oui, on parle, on parle beaucoup, mais si nous étions entendus par les cochers, les postiers ou bien ces paysans-ci, trempés, crottés, embourbés jusqu'aux genoux devant leur voiture chargée de thé destiné à l'Europe, que penseraient-ils de l'Europe et de sa sincérité !
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On dit que dans les villes et les bourgs qui jalonnent la grande route de Sibérie vivent des gens qui sont salariés pour réparer la route. Si c'est vrai, il faudrait augmenter leur salaire pour qu'ils ne se donnent pas la peine de faire ces réparations, car leurs travaux rendent la route de plus en plus mauvaise.
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Il y a peu de sujet d'espérer que Kozoulka cesse un jour de briser les roues et les essieux. Les fonctionnaires sibériens n'ont jamais connu rien de meilleur de leur vie ; celle qui existe leur plaît telle qu'elle est, quant aux registres de réclamations, aux courriers et aux critiques des voyageurs, ils sont aussi inutiles à l'état des routes que l'argent affecté à leur réparation.»
Anton Pavlovitch Tchekhov, L'Amour est une région bien intéressante, Correspondance et Notes de Sibérie, mai 1890.
crédit diaporama
L'autoroute vers Novossibirsk : "titre" Snímek 1, "auteur" Čámský, août 2006.
